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Quelles solutions face à la faiblesse du dollar?

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Article publié dans Le Temps le 9 février 2026 par Sébastien Ruche. Cliquez ici pour lire l’article dans Le Temps.

Malgré sa reprise de la semaine passée, la devise américaine semble bien ancrée dans une trajectoire baissière, surtout vis-à-vis du franc. Que peuvent faire la Banque nationale et les investisseurs suisses?

Grâce à sa reprise de la semaine dernière, le dollar affiche un recul limité de 0,45% face à un panier de grandes devises depuis le début de l’année. Fin janvier, il avait touché son plus bas depuis quatre ans après que Donald Trump avait déclaré être à l’aise avec un billet vert faible. Interprétée comme l’annonce d’un futur recul du dollar, cette déclaration a alimenté la confusion puisque pratiquement dans le même temps le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, affirmait que la politique américaine cherchait toujours à avoir un dollar fort.

Reste que la monnaie américaine a perdu près de 2% contre le franc depuis le 1er janvier. La nomination de Kevin Warsh à la tête de la Réserve fédérale, le 30 janvier, a redonné des couleurs au billet vert. Mais il risque de continuer à s’effriter sous l’effet des déficits budgétaires américains, de la dette publique, de l’affaiblissement des institutions et du respect de la loi qui devient de plus en plus aléatoire outre-Atlantique. Quelles solutions pour la Suisse, ses entreprises et ses investisseurs? Quelques pistes.

En plus de pénaliser les exportations suisses vers le marché américain, cette situation complique la vie des investisseurs étrangers, puisque la performance des indices américains risque d’être amoindrie, voire annulée, par la perte de valeur du dollar. On l’a vu l’an dernier avec le recul de quelque 13% du dollar face au franc, qui a massivement rongé la progression de 17% du S&P 500 une fois qu’on la ramenait en franc.

Pas assez de francs pour calmer l’angoisse du monde

Le même phénomène est à l’œuvre dans l’obligataire, où les performances sont généralement moins élevées. Donc même si le S&P 500 a touché 7000 points pour la première fois de son histoire le 28 janvier, cela ne signifie pas forcément que le reste du monde profitera de son éventuelle progression cette année.

Pourtant, il est difficile de ne plus investir aux Etats-Unis, car les actions américaines demeurent une source de performance, les bons du Trésor continuent à offrir de la sécurité et l’économie américaine reste la première du monde.

Pour les Suisses, le contexte est encore plus défavorable. Encore proche de la parité début novembre 2022, le taux dollar-franc est actuellement proche de 78 centimes. Certains n’excluent plus 50 centimes à moyen terme.

C’est apparemment le prix à payer lorsque les qualités de notre monnaie font que les investisseurs la recherchent en cas de stress. Or les épisodes de tension n’ont pas manqué ces dernières années et il y a relativement peu de francs à acheter pour calmer toute l’angoisse du monde.

L’appréciation d’une monnaie protège contre l’inflation importée, mais lorsqu’elle atteint l’ampleur de la force du franc, on risque plutôt la désinflation, voire une très redoutée déflation.

Trois lignes de défense

Pour la Banque nationale, la première ligne de défense passe par «des interventions discrétionnaires sur le marché des changes», avance Nadia Gharbi, économiste chez Pictet. C’est-à-dire des opérations «à plus petite échelle que les interventions massives du passé», sachant que «la BNS cherche en priorité à contrôler la vitesse d’appréciation du franc».

De telles interventions seront-elles tolérées par l’administration Trump, qui a maintenu le 30 janvier la Suisse sur sa liste des pays soupçonnés de manipuler leur monnaie? L’ambiance a changé «depuis une déclaration commune de septembre 2025 dans laquelle le Trésor américain reconnaissait que les interventions de la BNS étaient nécessaires pour que la BNS contrôle l’inflation», relève encore Nadia Gharbi.

La Suisse remplit deux des trois conditions caractérisant une manipulation aux yeux de l’administration américaine, qui a néanmoins reconnu que les interventions récentes de la BNS étaient «relativement modestes», à environ 7 milliards de dollars entre juin 2024 et juin 2025, précise l’agence Reuters.

L’importance de la communication

Le franc serait aussi moins attractif pour les investisseurs étrangers si la BNS revenait à des taux d’intérêt négatifs, comme entre janvier 2015 et septembre 2022. «Mais elle a fixé des seuils très élevés avant d’en arriver là, en précisant qu’elle était prête à tolérer une inflation négative en Suisse pendant plusieurs mois, sachant que ce qui est déterminant pour elle est l’inflation à moyen terme, qui doit rester entre 0 et 2%», poursuit Nadia Gharbi, qui ne s’attend pas à un retour des taux négatifs et qui rappelle que l’euro est beaucoup plus important dans l’esprit de la BNS que le dollar. La monnaie européenne représente 42% du panier de monnaies observé par l’institution contre 17% pour le billet vert.

Reste une 3e ligne de défense: la communication, «utilisée comme levier depuis juin 2025», détaille notre interlocutrice. En relevant le seuil du retour aux taux négatifs, la BNS a changé les anticipations des marchés, qui ont arrêté de prévoir une baisse de ses taux. Finalement, le meilleur scénario pour le franc inclurait une stabilisation de la situation géopolitique globale ou une reprise économique dans la zone euro portée par le programme de relance budgétaire allemand, conclut Nadia Gharbi. Voire, «à terme, une remontée des taux de la Banque centrale européenne, mais ce n’est pas ce que nous prévoyons pour 2026».

Gare au prochain épisode de stress

Le retour des taux négatifs, Michel Dominicé y croit, pour sa part. Le financier genevois se dit méfiant vis-à-vis du dollar, pour deux raisons. D’une part, la Suisse continue à afficher un excédent de sa balance courante, d’environ 7% du PIB, explique-t-il: «Le déséquilibre va se creuser entre les résidents suisses qui détiennent déjà davantage de biens à l’étranger par rapport à ce que les étrangers détiennent en Suisse. En cas de stress financier, les acteurs suisses vendent leurs actifs étrangers pour revenir en francs, ce qui soutient fortement la devise helvétique.»

Or nous nous trouvons dans une période d’euphorie, avec des marchés à des plus hauts historiques, «mais dans le prochain épisode de tensions, on risque d’assister à une envolée du franc et un effondrement du dollar, c’est là qu’on reverra les taux négatifs», avance Michel Dominicé.

D’autre part, la baisse du dollar va se poursuivre à cause du différentiel d’inflation entre les Etats-Unis et la Suisse: «Le taux de change entre le dollar et le franc a peu bougé depuis 10 ans, entre 90 et 95 centimes, mais pendant cette période les Etats-Unis ont connu une inflation qui n’a pas existé en Suisse. Or cette accumulation d’inflation n’a pas encore été compensée par une baisse du dollar face au franc, ce qui donne une bonne raison pour que le billet vert aille à 70 centimes», décrit encore le patron de la société de gestion d’actifs Dominicé & Co.

Peut-être se couvrir et oublier l’obligataire

Comment investir dans ces conditions? Une solution consiste à couvrir l’exposition au dollar, ce qui coûte actuellement autour de 4%. Il faut en tout cas oublier les obligations, surtout en franc, car elles ne rapportent pratiquement rien et trouver des substituts qui ne soient pas des actions ni corrélés à elles, poursuit Michel Dominicé. Donc de l’immobilier, des matières premières, des fonds alternatifs ou des obligations catastrophes. Les marchés émergents sont aussi la classe d’actifs la plus unanimement recommandée par le consensus des observateurs en ce début d’année.

Au moment de choisir dans quelles entreprises on veut investir, une situation nouvelle doit être gérée, conclut le financier: «Les économies sont devenues plus stables, avec moins de variations de la croissance dans le temps, mais en parallèle, les mutations technologiques font disparaître des modèles d’affaires et en apparaître d’autres. Le jeu consiste à savoir qui va profiter de ces mutations.»

Deviner, par exemple, quelle entreprise sortira une batterie miraculeuse pour les voitures électriques. Un jeu devenu plus compliqué car les trajectoires des sociétés sont plus rapides qu’auparavant – «Nvidia, la plus grande capitalisation boursière du monde, était inconnue il y a 15 ans, tandis que Nestlé, pourtant actif dans un secteur stable, traverse un passage compliqué», relève encore Michel Dominicé.