
Michel Dominicé, Senior Partner
L’année 2026 s’ouvre sur un paradoxe. D’un côté, l’économie mondiale semble capable de maintenir un rythme de croissance mondiale “sain” et relativement stable. De l’autre, les marchés évoluent dans un environnement politique et budgétaire plus imprévisible que jamais. Pour l’investisseur, le défi n’est donc pas seulement d’anticiper un chiffre de croissance ou une trajectoire d’inflation : il s’agit surtout de comprendre le régime économique qui se met en place, et les conséquences très concrètes qu’il implique en matière d’allocation.
Nous identifions sept thématiques qui devraient façonner les performances des portefeuilles cette année.
1. Une croissance mondiale saine et une inflation en recul
Selon les organisations internationales comme le FMI, la croissance économique mondiale devrait s’établir autour de 3.3% en 2026. Ce rythme correspond au potentiel à long terme et pourrait rester stable. Dans ce cadre, l’inflation devrait poursuivre son reflux dans la plupart des grandes monnaies. En l’absence de tension particulière sur les prix des matières premières ou sur les salaires, les gains de productivité devraient continuer à exercer une pression à la baisse sur de nombreux services ou produits.
Ce scénario dessine un environnement macroéconomique relativement stable, même si des mutations technologiques, en particulier liées à l’intelligence artificielle, pourraient affecter différemment les secteurs. Les industries capables de transformer ces progrès en gains de productivité durables seront particulièrement à surveiller.
2. Le risque 2026 est politique, pas conjoncturel
Nous identifions trois sources de risques majeures sur les marchés financiers.
La première source de fragilité réside dans l’endettement public non maîtrisé, dans un contexte où les États devront continuer à financer des déficits importants. Si la viabilité de la dette venait à être remise en cause, la réaction des marchés pourrait être brutale, comme l’a illustré la crise grecque en 2010. Au-delà du risque technique, le véritable danger serait une crise de confiance, d’autant plus sensible qu’une partie des systèmes financiers et de retraite repose sur la dette souveraine.
La deuxième source de risque concerne les pressions politiques sur les banques centrales, notamment aux États-Unis. Une détente monétaire prématurée pourrait entraîner une dépréciation du dollar et relancer l’inflation, au détriment de la stabilité et de la crédibilité monétaire.
Enfin, l’usage chaotique des droits de douane comme instrument politique par le président Trump constitue un risque supplémentaire, susceptible de perturber les échanges, les chaînes de valeur et la visibilité des entreprises. Une telle dynamique pourrait raviver des tensions inflationnistes, accroître la volatilité des marchés et, le cas échéant, contraindre la banque centrale à adopter une posture plus restrictive.
À cela s’ajoutent les risques géopolitiques, dont l’évolution reste largement imprévisible. Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas de les anticiper précisément, mais de s’y préparer par une diversification adéquate.
En conclusion, ces risques ne remettent pas nécessairement en cause le scénario central, mais ils augmentent la probabilité d’épisodes de volatilité et de dispersion sur les marchés.
3. L’économie du savoir impose un nouveau régime
Les progrès technologiques, en particulier dans le domaine de l’économie de l’information, engendrent une mutation importante de l’économie. D’un capitalisme industriel dominé par l’investissement en capital fixe, le monde est en transition vers une économie du savoir où le capital intangible devient prépondérant.
Les effets de cette mutation sont multiples. Pour les investisseurs, sept transformations nous paraissent particulièrement importantes :
- Effondrement du coût marginal dans la production de services et de biens industriels
- Hausse des marges des grandes sociétés
- Baisse des taux d’intérêt, baisse des rendements du capital, et cherté des valeurs réelles en comparaison historique
- Incertitudes accrues liées aux mutations technologiques
- Réduction de l’amplitude des cycles économiques
- Augmentation des inégalités de revenus et tensions politiques associées
- Chute parfois drastique de la natalité
Parmi ces mutations, la hausse des marges, la baisse des taux d’intérêt et l’instabilité accrue des modèles d’affaires nous paraissent particulièrement structurantes pour les investisseurs.
Ces évolutions ne modifient pas seulement la trajectoire de croissance : elles changent la structure des rendements attendus, la stabilité des modèles d’affaires, et le rôle des grandes classes d’actifs dans un portefeuille.
4. Les actions resteront l’actif dominant, mais la sélection et la diversification feront la différence
Une sélection de titres devenue plus complexe et une instabilité croissante des modèles d’affaires plaident pour une diversification rigoureuse des portefeuilles. Nous privilégions les sociétés dotées de fortes capacités d’innovation et de flexibilité, capables de consolider une position dominante au sein de leur secteur.
Dans ce cadre, nous anticipons que même chères, les bourses devraient poursuivre leur hausse. La hausse continue des bénéfices des sociétés devrait nourrir cette dynamique positive, soutenue par une baisse modérée des taux d’intérêt sur les grandes monnaies, notamment sur le dollar et l’euro.
Notre analyse propriétaire de la saisonnalité des marchés actions suggère qu’un phénomène de rattrapage pourrait se matérialiser en première partie d’année, au bénéfice des titres plus cycliques, des plus petites capitalisations et des marchés hors États-Unis.
5. Les obligations doivent être repensées : la poche obligataire doit évoluer
La faiblesse des taux d’intérêt, les importants déséquilibres budgétaires couplés avec une chute de la natalité dans les économies développées font planer une menace sur les politiques monétaires et sur les obligations. Dans ce contexte, la partie des portefeuilles traditionnellement dévolue aux obligations doit évoluer vers des solutions capables de générer une performance plus régulière et moins corrélée aux marchés actions.
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Certaines classes d’actifs alternatives telles que l’immobilier, les obligations catastrophes (cat bonds), les matières premières ou certaines stratégies de gestion alternative, peuvent, selon les conditions de marché, contribuer à cette diversification et offrir des profils de rendement différenciés.
6. L’immobilier est à favoriser, mais la localisation sera déterminante
L’immobilier suisse constitue un secteur à favoriser. La polarisation sociale entraîne également une polarisation régionale : il est dès lors important de cibler des régions bénéficiant de perspectives de croissance supérieures, même si cela se traduit par des rendements locatifs réduits à court terme. Ces régions disposent souvent d’un avantage géographique initial (accessibilité, infrastructures, qualité de vie) auquel s’ajoute un effet d’émulation propre à l’économie du savoir, où la concentration des talents et des élites renforce encore leur attractivité.
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7. Suisse : le retour des taux négatifs reste un scénario crédible
Le franc suisse devrait rester sous pression haussière. Le dollar est resté relativement stable pendant dix ans entre 90 et 95 centimes face au franc, alors même que les États-Unis ont connu une inflation nettement supérieure à celle de la Suisse. Cet écart cumulé n’a pas encore été compensé par le taux de change, ce qui plaide pour une poursuite de la baisse du billet vert, potentiellement vers 70 centimes.
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Dans ce contexte, nous voyons le risque que la BNS soit contrainte de revenir à des taux d’intérêt négatifs. Nous avions été pionniers dès 2023 à évoquer ce scénario et continuons d’y croire : un environnement de taux très bas, voire négatifs, pourrait durer et exercer une pression supplémentaire sur le marché immobilier domestique.
Naviguer la dispersion
En 2026, l’enjeu n’est pas de prédire un scénario unique, mais de naviguer un marché plus fragmenté : risques politiques et budgétaires plus présents, innovation plus disruptive, dispersion plus forte. Dans ce contexte, la performance viendra moins d’un pari macro que d’une construction de portefeuille disciplinée : diversification réelle, sélection exigeante et allocations adaptées aux nouveaux équilibres.